Les illusions rythmiques en double-croches

Quel est le point commun entre « Home » de Michel Pettruciani, « Jungle Boogie » de Kool & the Gang et « I feel so bad » de Kungs ?
A priori nous sommes dans des univers très différents. Mais comme nous le disons souvent en formation, le rythme est le point commun entre tous les musiciens et cela s’applique à tous les styles.

Nous allons aujourd’hui parler de doubles-croches et tenter de percevoir l’illusion rythmique utilisée dans les trois titres ci-dessus, à savoir le groupe de 3 doubles croches.

Pour commencer, voici Michel Petrucciani qui interprète sa composition « Home« . Son chorus semble tout à fait normal mais à 3’53 » son accompagnement à la main gauche change et fait entendre un rythme qui semble plus rapide que le le tempo réel du morceau. Il en va ainsi jusqu’à la reprise du thème à 4’58 ».

Mais que fait-il donc avec cette main gauche qui donne ce terrible effet ?
C’est ce que nous allons expliquer ici, en reprennant tout d’abord quelques principes de base.

La double-croche

C’est, avec la croche et le triolet de croche, l’un des trois débits (décomposition du temps) utilisé dans la plupart des musiques.
Nous rencontrons le plus souvent les doubles-croches dans une métrique binaire, par exemple 4/4 (4 noires par mesures). Chaque noire pouvant être décomposées en 4 doubles-croches, nous avons donc 16 doubles-croches par mesures. Jusque-là tout le monde devrait avoir suivi !
En voici la représentation sur une mesure dans laquelle nous avons groupé, comme c’est l’usage, les doubles-croches par temps, donc par quatre, grâce aux doubles ligatures.

Nous avons ajouté un accent (>) sur chaque temps comme c’est souvent le cas lorsqu’on joue des doubles croches. Il y a donc 4 accents dans la mesure, un par temps vu que nous sommes dans une mesure à 4 temps.

Groupe de 3 doubles-croches

Maintenant que se passerait-il si au lieu d’accentuer les doubles croches par 4, elles étaient accentuées par 3 ?
Voici ce que cela donnerait sur 1 mesure :

Que constatons-nous ? Evidemment l’accentuation ne correspond plus à la décomposition du temps mais un décalage se crée que l’on comprend  facilement en regardant les accents par rapport aux groupes de 4 doubles-croches.
Nous voyons également que les accents du premier temps sont similaires sur le quatrième temps.

Ainsi si nous étions sur une mesure à 3 temps comme ci-dessous, le cycle serait parfait :

Cela répond à une règle simple : si l’on a une figure de 3 notes, elle se répète tous les 3 temps; une figure de 5 notes, tous les 5 temps, etc.

Nous venons également de mettre en place un magnifique « 4 pour 3 », c’est à dire une polyrythmie de 4 temps sur 3 temps. Il suffit d’enlever les croches qui se sont pas accentuées et nous avons 4 pulsations sur 3 temps :

Ce qui, écrit de façon plus conventionnelle, donne :

Application sur une mesure à 4 temps

Le problème c’est que nous employons souvent cette figure dans une mesure à 4 temps.
Si l’on ne joue qu’une seule mesure, pas de souci. Au contraire, si vous êtes batteur, cela donne un très joli break avec la toute dernière double-croche qui relance la mesure suivante.

En revanche si l’on continue plus d’une mesure, que se passe-t-il ?
Eh bien la règle des 3 temps se prolonge en règle des 3 mesures, c’est à dire qu’il faudra 3 mesures pour que l’accent tombe à nouveau sur le « 1 ».
Voici le cycle de 3 mesures :

Et maintenant si l’on enlève les notes non accentuées, nous obtenons :

Et c’est exactement ce que fait Michel Petrucciani dans Home avec sa main gauche. Il répète indéfiniment cette boucle de 3 rythmique de 3 mesures.

En réalité il commence 4 mesures avant la dernière grille. Comme il reste 4 mesures, sur la première mesure des 4 il joue les accents de la première mesure ci-dessus, puis recommence sur la 2ème mesure pour avoir ainsi 3 mesures de cycle et commencer la grille au début du cycle. La grille faisant 30 mesure, il répète exactement 10 fois le cycle.
Si vous comptez les mesures vous constaterez qu’il ne fait aucune erreur et que toutes les 3 mesures il se retrouve bien sur le « 1 ».

Michel Petrucciani n’est pas le seul à avoir utilisé cette figure. Néanmoins, le faire aussi longtemps et sans erreur nécessite une maîtrise parfaite sachant qu’accessoirement il improvise pendant ce temps avec la main droite.
Il a donc travaillé cette « mécanique » méthodiquement pour que son subconscient puisse l’exécuter pendant qu’il se concentre sur son improvisation.

On trouve de nombreux exemple de l’utilisation de cette figure. En voici deux notables.

Jungle Boogie de Kool of the Gang

Ce magnifique morceau de Funk , avec son chanteur inimitable, fait partie de l’album Wild and Peaceful sorti en 1973. On retrouve cette figure pendant un Riff de cuivres qui revient plusieurs fois durant la chanson.
Vous pouvez l’entendre de 0’21 » à 0’39 » :

Nous avons là deux phrases similaires qui se répètent. Voici la première (la seconde est rythmiquement identique) :

La figure étudiée plus haut n’est pas jouée telle quelle car la phrase commence d’abord pour une autre figure de double-croche sur le premier temps. L’effet ne commence réellement que sur le « et » du 2ème temps pour se finir sur le 4ème temps de la deuxième mesure. Néanmoins l’effet est bien là et d’autant plus efficace que pendant ce temps la rythmique continue son pattern binaire traditionnel.

I feel so bad de Kungs

Il nous semblait intéressant de prendre ce dernier exemple d’un titre très récent pour souligner que ce type de fantaisie n’est pas réservé qu’à des musiques « complexes » comme le Jazz ou au Funk.
Il s’agit là d’un titre récent puisque sorti en 2016 dans lequel la rythmique est tout ce qu’il y a de simple.
Cependant si vous écoutez la phrase de synthé qui commence à 0’47 » vous allez retrouver notre illusion rythmique :

Ici ce sont uniquement les deux premières mesures de la figure rythmique qui sont répétées en boucle, probablement pour que cela colle avec le cycle du morceau :On retombe donc sur le « 1 » toutes les deux mesures.

Conclusion

Si vous êtes arrivés jusqu’ici c’est probablement que vous êtes musicien et intéressé par le sujet. 
La figure que nous avons vue, comme toutes les illusions rythmiques de ce genre, n’est pas réellement complexe. Cependant elle nécessite dans un premier temps qu’on l’entende, puis qu’on la pratique lentement jusqu’à ce qu’elle devienne naturelle.  
Etudier ce genre de figure est très instructif car même si l’on applique pas cela directement dans la musique que l’on joue, cela permet de mieux entendre et comprendre le rythme et d’améliorer son assise rythmique, y compris quand on joue des choses plus simples.

Il y a une multitude d’exercices pour cela et vous avez certainement le prof qu’il faut pour vous guider dans cette voie…