Du bon usage du métronome

par Carl Bouchaux 

Un musicien doit-il utiliser un métronome pour s’exercer ou jouer ? Quels en sont les avantages et les inconvénients ? Le métronome peut-il être nuisible à la musicalité ?
Autant de questions qu’il est légitime de se poser quand on sait que le tempo est la base de la plupart des musiques et qu’il est le premier langage commun partagé par les musiciens.

Qu’est-ce qu’un métronome ?

« Un métronome est un instrument donnant un signal audible ou visuel permettant d’indiquer un tempo, vitesse à laquelle doit être jouée une musique. «  (Wikipédia).

Très longtemps le métronome a été mécanique, un bras avec un balancier muni d’un poids se déplaçant sur le bras, permettant de varier le tempo .
Même s’il existe encore aujourd’hui il a été remplacé par les métronomes électroniques (matériels ou logiciels) ainsi que les boites à rythmes et autres machines permettant non seulement de jouer un tempo mais aussi de reproduire des rythmes complexes, les décompositions du temps, etc.

Par extension nous parlerons ici de tout système permettant de reproduire non seulement le temps musical mais aussi sa décomposition ainsi que de séquences rythmiques.

A quoi sert un métronome ?

Il semble évident à tout le monde qu’un métronome sert à donner le tempo. Or, il existe de multiples façon de l’utiliser et ce dans différents contextes :

  • la pratique instrumentale
  • le jeu en groupe
  • le concert
  • l’enregistrement en studio
  • le mixage

Le musicien et le sens du tempo

Tout d’abord il convient de préciser ce qu’est le tempo. Le  tempo définit la vitesse d’exécution d’une musique ou d’une partie de musique.
Il est défini d’une part par le mouvement métronomique indiqué en début de morceau (ex : noire = 120). Cela donne à la fois la vitesse (120) et la note de référence (noire). Le tempo sera donc dans ce cas un battement régulier à 120 pulsations minutes. La mesure quant à elle déterminera le nombre de notes de référence contenu dans chaque mesure (ex: 4 /4 : 4 noires par mesure).

Quoi qu’on en dise, très peu de musiciens naissent avec un tempo parfait. Cette compétence se développe au fil du temps, plus ou moins vite selon les cas.

Et quand le sens du tempo d’un musicien est bien développé, un certain nombre de facteurs peuvent contrarier celui-ci : l’environnement musical, les difficultés d’interprétation, le stress ou l’adrénaline. Et nous ne parlerons pas ici des substances licites ou illicites qui favorisent très peu les qualités musicales …

Toutes ces contraintes peuvent entraîner des accélérations, ralentissement, accidents rythmiques involontaires.

En réalité ce n’est pas le temps, le « clic » que le musicien utilise pour jouer mais l’espace qui sépare chaque pulsation. Il y a en fait beaucoup d’espace entre chaque note et chaque temps. Si l’on pense à la respiration on ne pense pas « tout vide ou tout plein » mais au mouvement d’air qui entre ou qui sort. C’est cet espace que le musicien doit apprendre à maîtriser, à ressentir et à utiliser à bon escient car c’est là que tout se joue.

Nous allons  donc parler ici d’un outil qui va nous aider à développer cette compétence et dont idéalement nous pourrons nous passer en suite, notre sens du tempo étant assez solide et fiable.

Nous avons besoin de développer notre horloge interne et par exemple de pouvoir donner de mémoire un tempo à 60, 100 ou 150 par exemple avec le maximum de précision. Evidemment nous avons besoin d’une référence au départ mais le métronome peut aussi servir de baromètre nous aidant à vérifier si notre horloge interne est bien réglée.

Un exercice très basique mais très profitable et révélateur consiste à battre un tempo et de ne vérifier qu’ensuite grâce au métronome si celui-ci est correct…

Au fur et à mesure de son évolution le musicien se rend compte que le tempo est flexible. On peut jouer « au fond du temps », devant, en arrière. Mais dans tous les cas ce n’est pas le tempo qui bouge. C’est le musicien qui se promène sur le temps un peu comme le linge évoluant librement dans le tambour d’une machine qui, lui, tourne très régulièrement.
Dans ce cas encore le métronome permet de garder la référence et aide le musicien à jouer avec celle-ci.

On entend parfois que le métronome détruit la sensation, le feeling. Mais n’est-ce pas plutôt le manque d’habitude et l’horloge interne insuffisamment développée qui empêche le musicien d’avoir la liberté nécessaire pour maîtriser le tempo ?

Pour s’en convaincre il suffit d’écouter le célèbre « In Time » du groupe « Sly & the Family Stone » sorti en 1973 dans l’album « Fresh ». C’est un des premiers enregistrements utilisant une boite à rythme en plus de la batterie. Pourtant, le batteur Andy Newmark fait preuve d’une grande liberté et d’un jeu magnifique sur cet enregistrement, nullement contraint par la machine…

L’étude avec un métronome

De façon basique on utilise le métronome pour marquer le temps. C’est une première étape qui va nous aider à prendre conscience de notre relation avec celui-ci. La pratique sur des tempos lents (30 à 60) est particulièrement bénéfique. En effet les tempos rapides  sont plus facile, en apparence, à suivre. En apparence seulement en réalité le décalage que nous pouvons avoir est masqué par la vitesse en se recalant plus rapidement à chaque temps.
En revanche la pratique très lente d’une musique que nous avons l’habitude de jouer vite nous permet de mieux entendre et ressentir les imperfections et d’identifier quand elles ses produisent.

Le tempo n’est pas le seul problème. Chaque musique utilise différentes subdivisions du temps. Les plus courantes sont, pour un tempo à la noire, les croches binaires, les triolets de croches et les doubles croches.
Or ces subdivisions sont également soumises aux mêmes imperfections que le temps lui-même. On peut très bien être parfaitement sur le temps et avoir des croches ou doubles-croches mal placées et irrégulières. Dans ce cas le tempo du métronome ne nous aidera pas à le vérifier.

Il y a plusieurs moyens d’y remédier. Le premier, avec un métronome moderne consiste à faire entendre les subdivisions, tout en gardant le temps accentué. On peut ainsi vérifier que par exemple chaque contre-temps est bien en place.

Une autre méthode, y compris avec un métronome basique, consiste à « déplacer le temps », c’est à dire à décider que le clic du métronome ne donne pas le temps mais qu’il joue par exemple la syncope, la troisième croche du triolet ou les deuxième et quatrième doubles-croches.
Cette méthode présente un autre avantage, celui de mettre en valeur l’importance de certains temps ou certaines subdivisions.

Quelques exemples :

  • en rock on peut placer son métronome comme  la grosse caisse du batteur sur 1 et 3
  • en jazz on peut au contraire le placer sur l’afterbeat (2 et 4)
  • en latin on va accentuer par exemple le « et » du 2ème temps

D’autres exemples plus subtils (et plus difficiles) au niveau des subdivisons :

  • en funk accentuer la 2ème ou 4ème double croche
  • en jazz ne mettre que la 3ème croche du triolet

Les métronomes plus sophistiqués vont permettre de supprimer des temps ou des subdivisions, d’en accentuer d’autres, d’entendre un cycle de plusieurs mesures, etc. Cela permettra par exemple :

  • dans les musiques latines, d’entendre une clave sur deux mesures
  • de jouer le « et » du 2 et le 4
  • de faire entendre les accents importants des deux parties d’une polyrythmie.

D’une manière générale tous ces déplacements du métronome nous font entendre des choses différentes, un peu comme un cameraman qui change son angle de vue. Il suffit d’essayer pour s’en rendre compte et s’apercevoir que certaines notes que l’ont croyait « fiables » posent problème.

L’utilisation du métronome en groupe

Le jeu à plusieurs musiciens nécessite un tempo commun. Celui-ci est souvent soumis à rude épreuve et parfois sujet de discordes ou de discussion. De nombreux musiciens de renom s’entendent sur le fait que la responsabilité du tempo n’incombe pas à un seul musicien (souvent le batteur) mais qu’il s’agit d’une responsabilité commune.

Il arrive qu’un seul musicien arrive à faire bouger tous les autres, sans qu’il en soit conscient. On peut légitimement se demander pourquoi…
En réalité ce n’est pas un seul musicien qui fait bouger les autres mais un seul musicien qui met en péril l’équilibre de l’ensemble. S’opposer à un moteur qui s’emballe étant difficile, on suit celui qui s’emballe afin d’éviter de se décaler de courir à la catastrophe.

Dans ce contexte, le métronome peut être un médiateur intéressant afin de permettre au groupe de solidifier son tempo et d’identifier les séquences où le tempo est mis à mal. Rejouer le morceau avec le métronome injecté dans la sonorisation va aider chacun à sentir s’il est tenté de ralentir ou accélérer et à quel moment.

Le métronome doit alors être considéré comme un musicien supplémentaire qui nous aide et non comme l’ennemi à combattre !

Il peut être aussi intéressant de demander au batteur ou au bassiste d’avoir lui seul le clic afin de percevoir comment on ressent alors son tempo et comment on joue par rapport à lui.

Dans le jeu en groupe chacun a donc le devoir de surveiller son tempo tout en laissant vivre la musique. Un tempo peut bouger légèrement et on peut l’entendre sur de nombreux enregistrements. Les variations contribuent à rendre la musique vivante; c’est l’excès de variations et l’irrégularité qui en découle qui n’est pas bon.
Une musique dont le tempo ne bouge jamais est une musique morte, mais une musique dont le tempo n’est pas maîtrisé, elle, n’existe pas.

Jouer et enregistrer « au clic »

Autrefois les musiciens qui enregistraient en studio ne jouaient pas au clic. Cette pratique est apparue principalement avec l’informatique et l’enregistrement en overdub (enregistrement des instruments séparément). Afin de caler les différentes parties on a besoin d’un repère temporel précis. Aujourd’hui le clic est imposé en studio pour la plupart des musiques modernes.

Le jeu en live utilise aussi de plus en plus le clic pour des raisons de synchronisation, d’utilisations de séquences informatiques ou de boucles. Il arrive aussi que le concert est enregistré pour une utilisation ultérieure et dans ce cas le clic va permettre ultérieurement le découpage ou le calage vidéo.

Jouer au clic constitue donc pour tout musicien professionnel une compétence indispensable, au même titre que sa technique, sa musicalité, sa capacité de lecture, etc.

Or, si l’on en a pas l’habitude, jouer au clic peut être déstabilisant et il serait plus qu’hasardeux d’attendre le jour où cela doit se produire pour s’y essayer. A l’inverse, développer une capacité à garder une liberté de jeu tout en jouant au clic est un formidable atout pour un musicien.

Il est possible aussi et parfois souhaitable d’utiliser le métronome en concert non pas pour jouer par dessus mais pour vérifier le tempo avant que la musique ne commence. En effet une mauvaise appréciation due au stress ou au trac peut entraîner un départ dans un tempo inadéquat et avoir de lourdes conséquences difficiles à rattraper.

Les limites de l’utilisation du métronome

Pour un musicien pratiquer cent pour cent de son temps avec un métronome serait évidemment contre-productif. L’objectif est d’utiliser cet outil pour s’améliorer, se corriger. Il est donc nécessaire de s’en passer ne serait-ce que pour se rendre compte de ses progrès.

Le jeu au métronome doit donc obligatoirement s’accompagner du jeu sans métronome afin de développer son horloge interne et s’obliger à créer son propre tempo.

Il est aussi possible grâce aux métronomes modernes de ne jouer que le premier temps des mesures, une mesure sur deux, trois, quatre et ainsi de se détacher du clic infernal tout en continuant d’évaluer sa capacité à conserver le tempo.
Il existe aussi d’autres formes d’étude comme de jouer sur de la musique. Dans ce cas on utilise la musique pour suivre le tempo, comme on utiliserait un métronome. Parfois on s’aperçoit que cela bouge et d’autres sensations apparaissent.

Avoir toujours son métronome personnel

Il peut être très utile de se construire un métronome virtuel permettant de nous donner les tempos de base même si l’on ne dispose d’aucun outil pour ça.

Tous les musiciens français de musique classique savent que la Marseillaise est à 120. Ils ont donc facilement ce tempo et par extension 60 et 240…

Il est donc possible de la même façon de mémoriser une petite liste de chansons, des thèmes ou des morceaux que nous connaissons tellement bien que nous les chantons naturellement au bon tempo.
Essayez de chanter « I feel good » de James Brown, Rosanna de Toto, Thriller de Mickaël Jackson et vous verrez que parfois c’est profondément ancré dans notre cerveau. Avec une dizaines de morceaux on couvre donc l’étendue du métronome !

Conclusion

Les avantages d’être capable de jouer confortablement avec un métronome l’emportent largement sur les inconvénients. Certes des musiciens légendaires sont opposés à l’utilisation du métronome mais cette capacité est une évidence pour le musicien moderne.

Etre capable de jouer avec un métronome ne signifie pas que nous allons nécessairement être capable de  jouer avec un bon tempo sans métronome. Mais un métronome peut nous aider à développer la confiance nécessaire pour jouer avec un bon tempo.

Le métronome peut nous révéler quel type de musicien nous sommes et nous aider à corriger nos tendances naturelles. Comme tout outil, il doit nous aider et non nous rendre dépendant. Il faut donc l’utiliser à bon escient et avec mesure.

Ce qui est sûr c’est que l’usage du métronome n’a jamais détruit le tempo d’un musicien !