Le génie de Vinnie Colaiuta

par Carl Bouchaux

Nous allons ici parler d’un des plus grands batteurs vivant, l’un des plus respecté par tous les batteurs de la planète, réputé pour être aussi bon quel que soit le style qu’il joue, Vinnie Colaiuta.
Au travers d’un exemple et d’une analyse rythmique nous allons entrer au coeur de son jeu.
A la fin de cet article vous pourrez en apprendre plus sur ce magnifique batteur.

Nous allons nous intéresser à une séance de studio de Vinnie Colaiuta.
Le morceau s’appelle  « Manic Depression ». 
Pour commencer voici le titre sur l’album original « Are You Experienced », le premier album de Jimmy Hendrix (1967) avec Mitch Mitchell à la batterie.

C’est important d’écouter la version originale pour comprendre ce que fait Colaiuta.

Voici maintenant la séance de Vinnie :

….

Ecoutez-là autant de fois que vous avez envie avant de lire la suite, pour ne pas être influencé et ressentir, comprendre par vous-même.

Maintenant, voici l’analyse.

La séance studio

Tout d’abord sur le fond. C’est une séance d’enregistrement, avec les musiciens.
C’est un exercice difficile car toujours un peu stressant. On n’a pas envie d’être le responsable d’une plantage qui oblige à tout recommencer.

Par ailleurs les batteurs comme Vinnie qui multiplient les groupes et les séances ne maîtrisent pas les morceaux qu’ils doivent jouer en studio comme quelqu’un qui joue tout le temps les mêmes titres avec un seul groupe.
Vous pouvez constater qu’il lit régulièrement la partition car le morceau a une structure un peu particulière avec beaucoup de breaks et on peut vite s’y perdre.
Il est probable qu’il y ait aussi inscrit quelques indications personnelles.
Cela rajoute à la difficulté car il est plus difficile d’être complètement libre quand on lit en même temps. Ca oblige à faire pas mal de choses à la fois !

Ce qui frappe sur le fond, c’est que malgré le fait que ce soit en studio, cela ne fait aucune différence pour Vinnie par rapport à un live.
Il a une énergie énorme, du lâcher prise quand il faut, il se permet de l’improvisation, des breaks de la mort (5 pour 4 et autre colaiutades).
C’est déjà très impressionnant et on ne peut qu’admirer le métier poussé à ce point.
On est dans du très haut niveau.

Le contexte rythmique

Je n’en doute pas que la plupart d’entre-vous ont déjà clairement capté le tempo, la mesure et le débit mais par sécurité on résume.

Nous sommes en ternaire sur une mesure à 3 temps (attention ne pas confondre les deux : La Javanaise de Gainsbourg, par exemple, est une valse à 3 temps binaire. Si ça vous pose en problème, continuez de venir en cours :-)))

La mesure en 9-8, c’est à dire 9 croches par mesure, donc 3 temps de 3 croches chacun. C’est l’équivalent ternaire du 3 temps (3-4) en binaire.
On ne parlera donc pas ici de triolets (qui sont réservés au binaire).
La base du jeu de Vinnie est un Shuffle (on joue la 1ère et la 3ème croche de chaque temps et pas la 2ème).
Mais comme il utilise un jeu particulièrement fourni et rempli ce n’est pas aussi flagrant qu’un blues de base en shuffle.
Son phrasé sur la ride, qui est d’une grande richesse mériterait une analyse à lui tout seul. Mais pas tout d’un coup, merci !

Analyse d’un extrait

Pour bien comprendre à quel point c’est génial et difficile, je vous propose de prendre un petit passage et d’en faire l’analyse rythmique.
Nous allons nous concentrer si vous voulez bien sur 7 mesures, de 2’35 à 2’43 où Vinnie fait des décalages de croches.
Certains d’entre-vous ont vu ça en cours, cela devrait leur rappeler quelque chose.

Nota : Sur Youtube quand vous placez la souris sur la barre de progression sans cliquer nous voyez le timing, c’est donc plus facile pour se déplacer.

Juste avant d’en arriver là, à partir de 2’26 la basse attaque deux phrases d’une mesure chacune, entrecoupées de breaks de batterie (genre de 4×4 d’une seule mesure),
Après 8 mesures, la basse joue le riff en continue pendant 5 mesures puis recommence l’alternance.
Voici ce que ça donne en mesures (les mesures qui nous intéressent sont en gras) :

[2’26] Bass | Drums | Bass | Drums | Bass | Drums | Bass | Drums
[2’35] Bass | Bass | Bass | Bass | Bass | Drums | Bass | [2’43] Drums | Bass | Drums | Bass | Drums

Voici maintenant la transcription détaillée de ces sept mesures :

Xoo-Xoo-Xoo | Xoo-Xoo-Xoo | Xoo-Xoo-oXo | oXo-oXo-oXo | oXo-ooX-ooX | ooX-ooX-ooo | Xoo-Xoo-Xoo

Les X représentent les frappes au Charley. Celles en gras sont les décalages que nous allons approfondir.

Les « o » sont là pour marquer les deux autres croches non jouées sur le charley.
les « – » sont là pour séparer les temps et y voir plus clair
Les « | » séparent les mesures

Donc 7 mesures3 groupes de 3 notes par mesure.

Durant les 3 premières mesures, Vinnie joue le charley sur le temps, donc la première croche.
Il appuie avec la caisse claire en même temps et mets la grosse-caisse sur la 3ème croche (shuffle).

Sur le 3ème temps de la 3ème mesure il passe le charley sur la 2ème croche du triolet, pendant 5 temps.
Durant ces 5 temps il appuie le charley avec la grosse caisse, renforçant donc par là-même l’impression de décalage.
Il abandonne la caisse-claire pendant ces 5 temps, l’effet est donc maximum.

Ensuite, après les 5 temps décalés, (donc sur le 2ème temps de la 5ème mesure) il passe le charley sur la 3ème croche pour 4 temps.
Là aussi il appuie le décalage avec la grosse-caisse et commence à réintroduire la caisse-claire.

Enfin il laisse un temps sans charley (3ème temps de la 6ème mesure)  pour pouvoir revenir au temps sans avoir à doubler la 3ème croche et la 1ère suivante.
Et sur la 7ème mesure il revient au temps pour pouvoir reprendre le dialogue alterné avec la basse.

Conclusion

Le morceau dure 3’40. Nous en avons analysé 8 secondes !!
Ne croyez pas que ces 8 secondes sont les plus complexes.
Le jeu de Vinnie est d’une telle richesse que nous aurions pu faire ce type d’analyse sur les trois quart du morceau.

Nous sommes là confronté au génie, c’est à dire quelqu’un qui crée des choses que personne n’avait fait avant lui.

Alors vous me direz peut-être à quoi bon passer du temps là-dessus alors que c’est déjà difficile de bien placer un pattern en 4-4.
Je vous répondrais que nous pratiquons un Art. Un art c’est beau, ou du moins cela devrait l’être.
Et parfois comprendre ce que fait le maître, comme comprendre comment le peintre a réalisé une couleur ou un effet, permet d’en apprécier encore plus la beauté.
Cela nous donne l’inspiration, d’une part pour progresser et d’autre part pour faire de belles choses, quel que soit l’endroit où nous sommes sur le chemin.

Pour en savoir plus sur Vinnie Colaiuta

1. Présentation (en anglais) sur Wikipédia.

Ne manquez pas en bas la discographie (sélective !). Sur son site perso la discographie complète fait 30 pages !
Etre capable de passer de Barbra Streisand à Megadeth avec la même perfection ce n’est pas donné à tout le monde !

3. Magnifique vidéo de l’enregistrement de l’album Ten Summoner’s Tales de Sting dans la maison de Sting en Angleterre

C’est une vidéo à regarder bien calé dans un fauteuil club, avec un bon son et surtout un mon whisky pour être dans l’ambiance.
Tout le génie de Vinnie est dans cet album avec notamment sa façon de traiter les mesures impaires, il y en a pas mal (à vous de trouver…).
Son patern sur Seven Days que vous avez sûrement déjà entendu est tellement particulier et génial qu’il est étudié par tous les batteurs de la planète (voir Youtube).

4. Ce concert entièrement filmé sur la batterie.

C’est un festival de batterie d’un bout à l’autre. Vu que c’est de la fusion Vinnie se lâche et montre toute l’ampleur de son jeu, virtuosité, polyrythmies, tout y passe.
N’oubliez pas que ça fait plus de 40 ans qu’il joue tous les jours. C’est surtout ça la différence entre lui en nous.
Même si c’est hors de portée de nous tous, pour la beauté du jeu, la précision des gestes, le son incroyable (malgré la vidéo pas terrible), la présence de chaque note jouée, ça vaut le coup.