Une illusion rythmique avec Vincent Wilburn

Dans un article précédent « Les illusions rythmiques en double-croches » nous avions présenté le principe de l’utilisation des groupes de 3 doubles croches pour créer des illusions rythmiques avec différents exemples dans la musique.

Nous allons ici entrer plus profondément dans le jeu d’un batteur et d’une illusion rythmique en double-croche un peu plus complexe.

Il s’agit de Vincent Wilburn qui accompagne Miles Davis lors du concert au North Sea Jazz Festival (Hollande) en 1985. Pour la petite histoire c’est aussi le neveu de Miles Davis.
Le titre est One Phone Call.
Voici le thème complet :

Nous pouvons entendre l’illusion rythmique jouée par Vincent Wilburn plusieurs fois durant ce morceau, successivement à 3’01 – 3,50 – 7’05 – 7’17 – 8’08 – 8’30 – 9’48 et 11’52.
Il s’agit de la même illusion rythmique mais d’une durée différente et à un placement également différent.

Nous allons nous concentrer sur le passage de 7’02 à 7’09 dont voici l’extrait :

L’illusion commence dès la première mesure de l’extrait, sur le 4ème temps.
Voici le même extrait au ralenti :

Tout d’abord parlons du contexte.
Il s’agit d’un morceau binaire à un tempo de 146 bpm.
Wilburn joue la plupart du temps un « Poum Pat ». Dans ce passage il est à la noire à la ride avec un pattern dans ce genre :

Maintenant que le décor est planté, concentrons-nous sur le sujet.
Avant de comprendre le placement particulier, nous allons expliquer le principe de cette illusion.
Il s’agit d’une simple phrase rythmique de 3 notes, une « clave » très commune, sur deux temps, que l’on peut écrire ainsi:

Il est à noter que cette figure est très proche d’un triolet de noires et donc il n’est pas toujours aisé de discerner l’une de l’autre. Mais en ralentissant on perçoit l’irrégularité de la première. De plus compte-tenu du contexte cela permet de rester sur un début de double-croches.

Une illusion commune est de boucler sur cette figure en laissant un temps entre chaque. Dans ce cas on a une boucle de 3 temps qui crée un décalage par rapport à la mesure à 4 temps.
On la joue sur le 1, puis le 4, le 3, le deux et l’on revient sur le un au bout de 3 mesures.
Cela donne cet enchaînement où l’on joue donc la figure 4 fois en 3
mesures :

Wilburn sophistique l’effet en ne laissant pas 1 temps mais 1/2 temps entre chaque figure.
La figure démarre donc en alternance une fois sur le temps et la suivante sur le contre-temps.
Deux figures de suite durent donc 5 temps et il faudrait donc 5 mesures pour retomber au début de la figure sur le 1.
Voici ce que cela donnerait (les accents permettent de visualiser le début de chaque figure) :

Seulement Wilburn ne joue son effet que pendant 3 mesures, même 1 ou 2 mesures dans certains autres extraits.
Donc comment s’y prend-il ?
Tout d’abord il ne démarre pas la figure sur le « 1 » mais sur le 4ème temps. commence l’effet sur le 4ème temps.
Comme il va jouer la caisse-claire sur la première note de chaque figure, cela lui permet de « profiter » de la caisse-claire normale sur le 4ème temps pour commencer.
Ensuite au bout de 3 mesures la figure s’arrête sur le « et » du 3ème temps, il rajoute un 4ème temps à la caisse-claire qui agit comme une relance pour reprendre son pattern normal sur la mesure suivante.
Voilà ce que cela donne sa phrase complète :

A ce stade vous pouvez tester sur l’extrait audio ralenti ci-dessous, en battant la mesure. Si vous démarrez bien sur le 4ème temps de la première mesure, normalement vous y êtes !

Voilà, l’illusion est démystifiée. Il ne reste plus maintenant qu’à l’orchestrer.
Ce qui est intéressant c’est que Wilburn ne cherche pas à combiner son illusion au pattern de base du morceau, par exemple en gardant la caisse-claire sur 2 et 4. Il abandonne complètement son pattern pour ne jouer que l’illusion rythmique.
Voici comment il distribue les voix :
– la China et la Grosse-caisse joue la figure
– la Caisse-claire joue la première note de chaque figure
– le Charley au pied joue la première et la dernière note de la figure, donnant encore une autre illusion si l’on la regarde mais surtout lui permettant « d’encadrer » chaque figure.
Voici ce que cela donne avec une écriture en liaison qui met mieux en évidence les figures (les trois premiers temps sont le pattern normal, la figure commence sur le 4ème temps) :

L’écriture ci-dessus n’est pas facile à lire mais ce n’est pas le plus important.
Il n’est pas souhaitable d’étudier ce type de figure en cherchant à déchiffrer les notes d’une partition. Si l’on a bien compris et entendu la figure, il est beaucoup plus profitable de commencer par la jouer simplement à la caisse-claire, par exemple, en la faisant tourner et surtout en comptant les croches à voix haute.
Ensuite petit à petit on l’orchestre en ajoutant les voix comme ci-dessus.

Ce qui est sûr c’est qu’avant de pouvoir jouer cette illusion en concert, Vincent Wilburn l’a au préalable étudié en profondeur, probablement longuement, ce qui lui permet de la replacer de différentes façons dans son jeu. En effet il faut beaucoup d’assurance pour cela, d’une part pour ne pas se perdre soi-même mais aussi pour ne pas déstabiliser les musiciens avec qui l’on joue.